« LA MUSICA DEUXIEME », MINUTES D’UN DIVORCE ANNONCE

LEBRUITDUOFF.COM – 26 juillet 2018.

AVIGNON OFF : « La Musica deuxième » de Marguerite Duras, mise en scène Philippe Baronnet, 11- Gilgamesh Belleville, du 6 au 27 juillet à 18h50.

Il ne faut jamais revenir sur les lieux où l’on s’est aimés jusqu’à la déchirure, ils portent le poison des départs et poursuivent les malheureux de leurs fragrances enivrantes. Ainsi « La Musica deuxième », qui prolonge en l’intégrant « La Musica » écrite vingt ans plus tôt par Marguerite Duras, remet-elle en jeu le même couple qui avait vécu dans ce même hôtel de France à Evreux les premiers temps de sa folle passion et qui revient dans ce même hôtel à l’occasion du jugement de divorce qui doit être prononcé le lendemain. Elle et lui, deux sujets à vif porteurs d’un passé qui ne passe pas… Mais qu’avaient-ils besoin de se retrouver ici pour attendre le jugement officialisant leur divorce ? La langue de Duras est là pour en creuser le sens.

Au centre du dispositif bifrontal créant une proximité avec les personnages, des tables immenses recouvertes de nappe blanches introduisent dans le salon d’un hôtel cossu. « Ils » n’auront de cesse de tourner autour de ces tables au gré des mouvements internes qui les agitent. Se rapprochant, s’éloignant, s’affrontant, se rejoignant (presque), sans pouvoir se rencontrer, on les sent mus par les soubresauts d’une passion ancienne dont leur présent a gardé traces. Et, après avoir vite épuisé les sujets convenus, les paroles de circonstance, comme dans un rêve éveillé à allure parfois de cauchemar vont resurgir par bribes des événements ayant statut de trauma. Car après ce temps sans ombre de l’hôtel, dès qu’ils ont mis les pieds après le mariage dans la maison, n’a-t-il pas, lui, le lendemain de ce jour, parlé de partir ? Il la suivait fou de jalousie – lui qui lui était infidèle, lui qui appréciait la peau de la jeune étrangère – pour l’observer dans les bars où elle aimait se rendre… Il lui avoue cela. Etait-ce pour y rencontrer des amants ? Non, simplement pour s’imprégner de la chaleur des autres, lui étant « absent ».

L’un et l’autre vont se dire en disant. Et la scène sur les quais de la gare, pourquoi est-il venu à Paris la rejoindre ? Un crime raté dont il avait lu quelque part le scénario, ainsi de l’adultère qu’elle commit ce jour-là, comme dans les livres. Rien ne semble avoir de poids face à la réalité de cette passion qui a failli les ensevelir, elle vraiment jetée à la rue avec ses valises, lui qui aurait pu être jeté en prison pour meurtre. Le présent non plus ne semble guère compter, ainsi la future alliance de chacun avec une autre, avec un autre, n’a que peu d’impact face à la réalité de ce qui n’est plus, fût-ce l’enfer à deux. Et puis l’aveu par elle de cet amour impossible pour lui, et la rage pour lui de confondre sa vie avec celle de la femme. Comme dans « La Femme d’à côté » de François Truffaut – sans la tragédie du dénouement, on est ici dans l’univers poétique de Marguerite Duras, le tragique est pris en charge par les mouvements prosodiques – « ni avec toi, ni sans toi » semble la double injonction qui le travaille.

Ce voyage au bout de la nuit, interrompu seulement par le jour qui va pointer, est incarné par deux personnages ne semblant pas dans la même proximité – ici et ce soir-là – avec l’univers poétique de Marguerite Duras. Si l’une avec son apparente élégance et distance construite crée les conditions d’un transfert, l’autre semble trop « terrien » dans l’interprétation délivrée pour que l’on ait pu se projeter dans le personnage. Ne pas voir ici une quelconque appréciation sur la personne de l’acteur endossant ce rôle mais plutôt une interrogation adressée au metteur en scène sur les critères de ce choix pour ce rôle précis. Il est vrai que cette pièce mythique a rencontré ses interprètes hors du commun (Delphine Seyrig – Robert Hossein / Fanny Ardant – Niels Arestrup) et qu’il peut être compliqué de prendre leur suite, mais pas que.

Yves Kafka

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